Mon bol de riz
Après presque trois ans et demie en Chine, on commence à y voir un peu plus clair dans le labyrinthe de la gastronomie chinoise. C’est infiniment plus compliqué qu’il n’y paraît !
D’abord, tordons le cou à une ou deux idées reçues.
– LA cuisine chinoise est un mythe : il en existe des dizaines. Pour simplifier, on distingue généralement huit grandes régions culinaires : le Shandong, le Sichuan, le Guangdong (Canton), le Fujian, le Jiangsu, le Zhejiang, le Hunan et l’Anhui.
– La céréale de base n’est pas nécessairement le riz. En fait, comme pour le chauffage, le Yangzi marque la frontière entre la Chine du blé, au nord (sous forme de nouilles, pains et crêpes), et la Chine du riz au sud (sous forme de… riz, et plus rarement de pâtes de riz).
– Enfin, se méfier des pseudo restaurants « chinois » en France. Beaucoup de plats à la carte des restaurants « chinois » sont en fait vietnamiens ou thaïs, comme par exemple les classiques rouleaux de printemps (vietnamiens) ou le bœuf au basilic sur plaque chauffante (thai),… Quant au riz cantonais, ici il s’appelle « riz à la mode de Yangzhou » (une ville dans la région de Shanghai)…
– Ne pas croire non plus que tout ce qu’on mange en Chine est bon. Comme partout, il y a des bons restaurants, et puis d’autres vraiment… pas bons… L’apparence, la propreté ou le prix ne reflètent pas nécessairement la qualité de la cuisine. En règle générale (à notre avis), on mange souvent mieux dans les petites villes ou les campagnes, surtout dans les ‘petites cuisines de rue’ (ces boui-boui qui ne ressemblent à rien, où on choisit ses ingrédients dans la cuisine et on les regarde cuire dans le wok sur le trottoir…)
Shi Zi Tou – Boulettes Tete de Lion
Nous, par exemple, on n’aime pas trop la cuisine de Shanghai. Pas la « gastronomie shanghaienne », mais la façon dont on cuisine à Shanghai (y compris les spécialités d’autres régions) : trop d’huile, trop de glutamate de sodium. D’ailleurs, dans les restaurants vraiment bons, comme Yin, un de nos favoris, ou le très haut de gamme Victorian Home, il est souvent précisé sur le menu que le glutamate de sodium a été banni.
D’autre part, la ‘gastronomie shanghaienne’ est un concept assez flou. Il y a en fait très peu de spécialités traditionnelles vraiment locales, à part peut-être les xiao long bao (les raviolis locaux). Shanghai, rappelons-le, n’a jamais joué un rôle majeur dans l’histoire de la Chine traditionnelle, étant passée pratiquement sans transition de l’état de village de pêcheurs à celui de concession étrangère. Non, le vrai centre traditionnel de la région, épicentre de la culture locale, réputée pour son raffinement, c’est plutôt Suzhou.
Maintenant, Suzhou est une relativement petite ville (seulement 6 millions d’habitants en 2004 !), pratiquement dans la banlieue de Shanghai (à 1 heure en train), connue des touristes pour ses fameux jardins, et parfois (indûment) surnommée la ‘Venise de l’Orient’, mais sans guère plus d’intérêt. Autrefois, Suzhou était un centre économique majeur, commodément situé sur le Grand Canal qui reliait Pékin à Hangzhou, riche de ses manufactures de soie. Berceau de la civilisation Wu, son large rayonnement culturel a donné naissance à plusieurs des 368 formes d’Opéra chinois…
Aujourd’hui encore, les restes de la culture du Jiangsu (la province de Suzhou) représentent le haut du panier, les symboles d’une culture extrêmement raffinée pratiquement disparue. Ainsi, en matière d’antiquités, les meubles du Jiangsu sont parmi les plus recherchés, réputés pour leur ornementation subtile et (relativement) dépouillée. Il en va de même dans le domaine gastronomique.
Au final, nombre de spécialités culinaires « shanghaiennes » viennent en fait de Suzhou, ou en tous cas du Jiangsu. Ou bien encore du Zhejiang, la province juste au sud de Shanghai, qui abrite une autre ville riche d’histoire, Hangzhou. Bref, on parlera de gastronomie ‘régionale’ plutôt que ‘shanghaienne’.
Dumplings de Shanghai
A l’opposé de bien d’autres gastronomies régionales, c’est une cuisine douce (certains, notamment les Chinois d’autres provinces, la jugent fade), aux saveurs délicates (à condition d’aller la déguster dans un bon restaurant, car la cuisine « des rues » est plutôt lourdingue).
Qu’est ce qu’on mange ? Des crevettes préparées à toutes les sauces, des crevettes ‘cristal’ (à peine cuites à la vapeur, délicieusement croquantes) aux crevettes saoules (jetées vivantes dans du vin de Shaoxing !…), en automne les fameux crabes du lac Yang Cheng (attention aux ‘faux’), en été les écrevisses (au piment). L’hiver, on se réchauffe avec un cai bao fan, une sorte de soupe de riz au jambon et aux légumes (excellent !). On se régale avec les aubergines violettes, qu’on aime à toutes les sauces.
Principal bémol : le poisson, qui vient essentiellement des canaux environnants et se caractérise, quelle que soit l’espèce, par un charmant goût de vase ( !) et une quantité insupportable d’arrêtes toutes fines. Mais nous, ce qu’on aime par-dessus tout, c’est l’incroyable variété, qu’on ne trouve guère dans les autres provinces, de ces petits légumes à feuilles vertes, dont le plus courant se trouve en France sous le nom de bok-choi. Un de nos préférés, l’hiver, c’est le ta cai, un petit chou vert foncé en forme d’assiette creuse, qui renouvelle agréablement la quiche saumon-épinards…

Crabes
Bien entendu, à Shanghai, on peut tout manger : toutes les cuisines régionales sont représentées, de l’extrême Nord-Est à l’extrême Sud-Ouest. Ainsi peut-on déguster un jour des jiao zi (raviolis) de Ha’erbin (Heilongjiang), et le lendemain, des guo qiao mi xian (la soupe de « nouilles de l’autre côté du pont »), spécialité exclusive de Kunming (Yunnan). Ou bien encore des grillades au cumin du Xinjiang, la Chine musulmane. Se brûler la bouche dans un restaurant du Sichuan ou du Hunan (les cuisines les plus pimentées de Chine), s’adoucir le palais avec un poulet ‘blanc’ (cuit à la vapeur et servi avec une sauce au gingembre) de Hainan (l’île tropicale située au sud de Hong-Kong), se faire plaisir avec un canard laqué à la pékinoise, ou bien à la cantonaise, au choix (c’est différent), se gaver de dim sum hongkongais à la vapeur. Tout cela pour ne citer qu’une infime partie de l’éventail culinaire chinois.
Quelques-unes de nos adresses favorites à Shanghai :
Yin (Le Garcon Chinois) : dans l’enceinte du Jinjiang hotel (Lao Jin Jiang)
59, Mao Ming Lu
茂名南路59号,近长乐路
Victorian Home : un restaurant de haute gastronomie méconnu
27 Shaoxing Lu
卢湾区绍兴路27号
卢湾区绍兴路27号
1221
1221 Yanan Xi Lu (angle Panyu Lu)
延安西路1221号,近番禺路
Dong Bei Ren (Nord-Est, Heilongjiang)
1 Shanxi Nan Lu (angle Yan’an Zhong Lu)
陕西南路1号,近延安中路
Zen – pour son canard croustillant
House 2, South Block Xintiandi, Lane 123 Xingye Lu
near Madang Road
near Madang Road
卢湾区兴业路123弄新天地广场南里2号楼(近马当路)
A lire pour se mettre l’eau à la bouche

Vie et passion d’un gastronome chinois, de Lu Wenfu.
A Suzhou, les mésaventures culinaires du capitaliste Zhu et du révolutionnaire Gao sous la Chine communiste.
A la table d’un cuisinier taoïste – Michael Saso
Sans oublier les croustillantes descriptions de spécialités shanghaiennes au fil des romans de Qiu Xiaolong.
Sources
Suzhou et Cuisine chinoise sur Wikipedia